La marque du passé

Abstract
Cet article s'interroge sur le statut à la fois épistémologique et ontologique d'un passé qui « a été » et dont les individus comme les sociétés retiennent le souvenir, mais qui, comme le langage ordinaire l'exprime, « n'est plus » . Toute une tradition de réflexion sur la conservation du passé par la mémoire depuis Platon et Aristote a voulu ramener la mémoire à la métaphore de l'empreinte. En revanche, cet article tente de montrer que la mémoire à plusieurs dont dépend la connaissance historique n'est pas simplement assimilable à ce topos traditionnel. Ce qui caractérise la mémoire plurielle et publique qui alimente le travail de l'historien, c'est le statut privilégié du témoignage, la possibilité de confronter différents témoignages les uns aux autres, dont dépend la crédibilité du récit historique. C'est ainsi moins la problématique d'une ressemblance entre récit et événements racontés — problématique de la trace, héritée d'une tendance traditionnelle à identifier la mémoire avec l'empreinte — que la confrontation de témoignages dans leurs différents degrés de fiabilité qui nous fait assister à l'événement raconté. Cette réflexion sur le décalage entre mémoire et histoire ouvre, dans la deuxième partie de cet article, à une analyse approfondie de la temporalité propre au passé qui fait l'objet du souvenir et conduit à une confrontation avec privilège accordé, dans la synthèse des trois modes du temps, chez saint Augustin au présent et, chez Heidegger, au futur. De cette manière, l'article tente de rééquilibrer la synthèse des temps en lui restituant un autre rapport au passé, que l'on ne saurait atteindre à partir d'Augustin ou de Heidegger. Libérer l'histoire du paradigme de la trace, de la métaphore de la mémoire comme empreinte, revient précisément à la restitution de ce mode de temporalisation du passé jusqu'ici esquivé : cet autre rapport au passé vise, conjointement à la mise en évidence du témoignage propre au travail de l'historien, à souligner la dette envers le passé et de la possible délivrance de la dette. C'est, en effet, en délivrant « par le moyen de l'histoire, les promesses non tenues, voir empêchées et refoulées par le cours ultérieur de l'histoire, qu'un peuple, une nation, une entité culturelle, peuvent accéder à une conception ouverte et vivante de leurs traditions ». This article examines both the epistemological and the ontological status of the past which at once « has been » and is remembered by individuals and societies, but which, and ordinary language tells us, is « no more ». An important tradition of reflection that has focused, since Plato and Aristotle, on the conservation of the past by memory, has attempted to account f or memory in terms of the metaphor of the impression. This article, on the contrary, argues that the plural memory retained by a number of individuals, upon which historical knowledge depends, cannot simply be derived from this traditional presup-position concerning memory. Memory which is at once plural and public that is the source of the historian's research most directly concerns the testimony of witnesses, the possibility of confronting different testimonies, each with the others, which constitutes the basis of the credibility of the historian's argument. Hence, it is less a problem of the resemblance of the historical narrative to narrated events — inherited from the traditional tendency to identify memory with the impression — than the confrontation of witnesses in their différent degrees of trustworthiness, which makes it possible to understand the significance of the narrated event. This reflection concerning the disparity between memory and history is followed, in the second part of this article, to an analysis of the temporality that characterizes the past which is remembered. It leads to a questioning of the privilege accorded, in the synthesis of the three modes of time, to be present in the philosophy of saint Augustine and to the future in that of Heidegger., To liberate history from the paradigm of the trace, from the metaphor of memory as impression, is tantamount to the retrieval of mode of temporalization of the past which has previously been neglected: this other relation to the past intends, while underlining the status of the witness that characterize the historian's endeavor, to place in evidence the idea of the debt toward the past. It is consciousness of the debt toward the past, and of need of deliverance from the debt which, by means of history, aims at emancipation from « the unkept promises that have been blocked or repressed by the later course of history, through which a people, a nation, a culture, may attain a living and open conception of its own traditions ».
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