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Introduction

Une célèbre notion en métaphysique indique ce qui fait d’une chose ce qu’elle est. Parler des aspects qui font d’une chose ce qu’elle est, ou qui déterminent son identité, revient à parler de l’essence de la chose en question. Une notion moins célèbre, mais récemment très exploitée en métaphysique, transmet l’idée selon laquelle certains faits obtiennent en vertu d’autres faits. On parle de fondation[2] quand on cherche à savoir quels faits obtiennent en vertu de[3] quels autres faits. Pour ne donner que quelques exemples : de nombreux philosophes sont d’avis que si une action est bonne, elle l’est en vertu du fait qu’elle maximise l’utilité, le bonheur ou la satisfaction des préférences. On dit aussi que si le vase est fragile, il l’est en vertu de sa composition moléculaire, ou même de sa structure atomique. Cette relation explicative spécifique est adoptée comme primitive par la plupart des philosophes qui théorisent à son sujet[4]. L’orthodoxie veut que les candidats naturels pour définir la fondation, tels que la survenance, les contrefactuels ou encore l’essence, soient voués à l’échec. Je remets en question ce dictat en présentant une définition de la fondation en terme d’essence. La définition que j’avance est tirée d’un article de Fabrice Correia[5] dans lequel il présente une série de définitions possibles de la fondation en terme d’essence et les évalue en considérant certaines des objections que je présenterai. Je précise toutefois que la définition en question n’est pas officiellement acceptée par Correia. Kit Fine[6] a suggéré qu’une telle définition était problématique pour plusieurs raisons. Je montrerai comment la définition proposée résiste aux objections avancées par Fine. Ensuite, j’explorerai de nouvelles objections à l’encontre de la définition proposée. Je concluerai que cette définition est en tout cas une excellente candidate et que son plus sérieux défaut semble être qu’elle implique le nécessitarisme de la fondation, une thèse qui, bien qu’extrêmement répandue chez les théoriciens de cette notion, souffre de quelques contre-exemples dont je discuterai le bien-fondé.

L’apport d’une telle définition, si celle-ci est correcte, devrait être évident : les philosophes qui acceptent la fondation comme notion primitive n’auront plus à le faire, pour autant qu’ils emploient déjà la notion d’essence. Pour ceux qui refusaient de parler de fondation sous prétexte que cette notion était indéfinissable, la présence d’une définition éliminera ipso facto leur raison d’être sceptique.

Avant d’aborder la définition qui m’intéressera tout au long de cet article, certaines clarifications s’imposent concernant les rapports entre essence et fondation. Ces notions ont en tout cas un point commun évident qui peut laisser entendre que définir l’une en terme de l’autre est une bonne stratégie; je veux bien sûr parler de leur force modale. En effet, si un objet a une propriété essentielle, il est alors métaphysiquement nécessaire que cet objet ait cette propriété. De plus, si x fonde y, alors l’implication « si x alors y » est métaphysiquement nécessaire. Ainsi ces deux notions entretiennent un lien systématique avec la notion de nécessité métaphysique. Par ailleurs, plusieurs théoriciens de la fondation ont exprimé, d’une manière ou d’une autre, l’idée selon laquelle la fondation était liée à l’essence[7]. Ces philosophes explorent de manières diverses les rapports entre une notion explicative particulière et une notion définitionnelle spécifique. D’une manière générale, il me semble que ces philosophes sont tentés par l’idée voulant que les chaînes d’explications doivent s’arrêter quelque part ou être soutenues par quelque chose, et que la nature des choses, c’est-à-dire leur essence, est une excellente candidate pour jouer ce rôle. Une autre raison de penser qu’une approche de la fondation qui exploite la notion d’essence est une bonne piste est que plusieurs des exemples de fondation semblent évoquer des connexions dans la nature de certaines propriétés. Par exemple, il y a un lien entre la nature de la propriété d’être coloré et celle d’être rouge : le premier est un déterminable et le second un déterminé de ce même déterminable. Ce lien est d’une certaine manière la base de la relation de fondation entre le fait que la balle est colorée et le fait qu’elle est rouge. Évidemment, constater ce genre de lien n’est pas une raison suffisante pour adopter la définition que je vais proposer, puisque Fine rejette cette définition tout en acceptant le lien systématique entre essence et fondation.

Définition et précisions

La définition qui va suivre exprime la fondation à l’aide d’un prédicat relationnel flanqué d’expressions pour des faits[8], comme suit : « le fait que Sam est triste est fondé dans le fait que le cerveau de Sam est dans tel ou tel état. » La thèse selon laquelle cet usage est le mode fondamental d’expression de la fondation est appelée prédicationisme et s’oppose à l’opérationisme[9] qui exploite, comme son nom l’indique, un opérateur flanqué de phrases, comme suit : « Sam est triste parce que son cerveau Sam est dans tel et tel état. » Mon usage du prédicat à la place de l’opérateur ne représente aucun engagement officiel, et j’espère pouvoir rester neutre sur la question de la forme canonique de la fondation[10]. La grande majorité des choses que je dirai s’applique également, moyennant quelques modifications, à une définition opérationiste qui aurait une structure similaire :

Dpred

f est fondé dans fi, fii, …

ssi (déf.)

fi obtient & fii obtient & …,[11] et

ii) L’implication suivante fait partie de la nature de f : si fi obtient & fii obtient & … , alors f obtient.

La définition utilise f, fi, fii, … comme des noms arbitraires pour des faits. Mais il est assez simple de voir comment (Dpred) s’applique à des cas spécifiques. Prenons le rapport entre un fait moral et les faits non moraux correspondants. Le fait que l’action de Sam est bonne est fondé, diront certains, dans le fait qu’elle maximise l’utilité. Ce lien de fondation signifie, par (Dpred), (a) que le fait que l’action de Sam maximise l’utilité obtient et (b) que l’implication suivante fait partie de la nature du fait que l’action de Sam est bonne : si le fait que l’action de Sam maximise l’utilité obtient, alors le fait que l’action de Sam est bonne obtient. La première condition semble tout à fait innocente, pour autant qu’on ne conçoive pas l’obtention d’un fait comme une redondance nocive. Et, le cas échéant, on peut aisément remplacer les faits par des états de choses[12] pour éviter la redondance.

La deuxième clause, quant à elle, requiert l’application de la notion d’essence à des faits. En principe, une fois que l’on accepte l’idée que les objets ont une essence et que les faits sont des objets, l’idée que les faits ont une essence s’ensuit[13]. Mais il y a quand même quelques considérations en faveur de l’idée selon laquelle même des objets spéciaux comme les faits ont une essence. Il y a en tout cas deux raisons d’accepter ce type d’essence. La première est que, comme je l’ai dit, citer l’essence de Socrate, c’est mentionner les aspects de Socrate qui font de lui ce qu’il est. Ainsi, si je peux distinguer un fait, par exemple fiv d’un autre fait, par exemple fv, alors il semble qu’il y ait des aspects du fait fiv qui font de lui ce qu’il est. Une autre raison est simplement notre intuition selon laquelle les faits, à l’instar des objets, ont des propriétés plus importantes que d’autres, dans un certain sens. On dit par exemple que même si Socrate a la propriété d’être humain et celle d’être philosophe, l’une de ces propriétés est attachée à lui « plus intimement »[14]. De même, fiv possède à la fois la propriété d’obtenir si la proposition correspondante est vraie, et celle d’être évoqué dans ce texte, mais la première propriété lui semble « plus intimement » attachée. Pour prendre un exemple plus concret : le fait que Barrack Obama est le président des États-Unis a la propriété, entre autres, de me faire plaisir (admettons) et il a également la propriété de parler de Barrack Obama. Mais la première propriété ne semble pas aussi intimement liée au fait en question que la deuxième. En résumé, le genre d’intuitions qui nous motivent à parler de la nature des objets se retrouve à propos de la nature des faits. Par ailleurs, Fine accepte explicitement la notion d’essence d’un fait dans l’extrait[15], alors qu’il argumente contre une définition du genre de (Dpred).

Les objections de Fine

Fine oppose quatre objections principales au projet de définir la fondation en terme d’essence. La première est simplement qu’une telle définition ne saurait distinguer le fondement[16] pluriel fiv, fv du fondement conjonctif singulier (fiv & fv). Un tel manque de capacité expressive serait bien sûr problématique, car on pense typiquement que (fiv & fv) est fondé dans fiv, fv. Par substitution des fondements pluriels par le fondement conjonctif, on obtiendrait (fiv & fv) est fondé dans (fiv & fv), ce qui constituerait une violation du principe d’irréflexivité[17]. Mais ce problème ne se présente simplement pas pour (Dpred), car l’utilisation du terme de succès « obtient » permet de distinguer le fondement singulier « (fiv & fv) obtient » des fondements pluriels « fiv obtient » et « fv obtient ».

Par ailleurs, pour que le résultat indésirable « (fiv & fv) est fondé dans (fiv & fv) » soit dérivé de (Dpred) il faudrait, par application de la deuxième clause, que l’implication suivante fasse partie de la nature du fait que (fiv & fv) : si (fiv & fv) obtient, alors (fiv & fv) obtient. Il faut noter que le problème se généraliserait alors à tous les faits qui obtiennent, et que (Dpred) aurait pour conséquence désastreuse la réflexivité de la fondation, ce qui impliquerait une foule de contre-exemples à l’asymétrie. Mais ces considérations sont étroitement liées à la deuxième objection, et puisque la réponse sera la même, j’introduis la deuxième objection sans attendre : une définition de la fondation en terme d’essence prédira que (fiv & fiv) fonde fiv, parce que l’implication suivante fait partie de la nature de fiv : si (fiv & fiv) obtient, alors fiv obtient. Une manière naturelle et peut-être suffisante de répondre à ces objections est que l’on voit mal pourquoi la nature d’un fait atomique comme fiv contiendrait des informations sur des faits conjonctifs. Parallèlement, on voit mal en quoi il relève de la définition d’un fait conjonctif comme (fiv & fv) que s’il obtient, alors il obtient. Si l’on accepte ce genre d’essentialité, pourquoi ne pas dire que c’est dans la nature de Socrate que s’il existe, alors il existe, ou encore que s’il existe, alors il existe et il existe? Ma première réaction est la suivante : si ces attributions concernant la nature d’un individu sont inacceptables, elles le sont tout autant à propos de faits individuels. L’implication « si Sam est triste alors Sam est triste » a bien plus à voir avec le fonctionnement de « si… alors… » qu’elle n’a à voir avec le fait que Sam est triste; ce fait est évidemment à propos de Sam et de sa tristesse. En laissant de côté les intuitions un instant, l’objection de Fine peut simplement être comprise comme si elle présumait que la notion d’essence en jeu dans (Dpred) inclut l’essence dérivative. On distingue habituellement l’essence constitutive[18] de l’essence dérivative : alors que la première définit l’objet directement pour ce qu’il est, la seconde est attribuée à l’objet par « dérivation » sur la base de la première :

The constitutive essence is directly definitive of the object, but the consequential essence is only definitive through its connection with other properties[19].

Sur la base de cette distinction, les deux prémisses de l’objection de Fine peuvent être formulées.

  1. La notion d’essence utilisée dans (Dpred) est dérivative.

  2. Si ∆ fait partie de l’essence de x et que ∆→ Γ, alors Γ fait partie de l’essence de x (c’est-à-dire que la notion d’essence dérivative est close sous la conséquence logique).

Il y a une manière assez simple de résister aux objections en question : on peut stipuler que la notion d’essence employée dans (Dpred) est celle d’essence constitutive. Cela bloque les objections, dans la mesure où des implications telles que « si (fiv & fiv) obtient, alors fiv obtient » et « si (fiv & fv) obtient, alors (fiv & fv) obtient » ne sont pas dans l’essence constitutive de choses comme fiv et (fiv & fv). Mais pourquoi exclurait-on de telles implications de l’essence constitutive des faits en question? Supposons que fiv est le fait que Sam est triste. Des implications triviales du genre : si fiv obtient alors (fiv ou le fait qu’il pleut) obtient, ou encore, si fiv obtient alors fiv obtient ne font intuitivement pas partie de ce qui définit directement fiv. Cela parce que ce genre d’implications a davantage à voir avec, par exemple, les propriétés du concept de conjonction ou encore d’implication qu’avec un quelconque fait particulier à propos de Sam. Une lecture pour le moins disponible au finéens est de dire que ces implications font partie de l’essence dérivée de fiv et du concept d’implication, ou de fiv et du concept de disjonction pris ensemble. Évidemment, je ne prétends pas que ces considérations résultent logiquement de la distinction finéenne entre essence constitutive et essence dérivative. En revanche, elles en sont au moins une interprétation plausible qui a l’avantage d’éviter l’objection que l’on considère ici.

La troisième objection concerne la distinction entre existence simpliciter et existence à un temps. D’après Fine, la conjonction de (Dpred) et de la proposition suivante entraîne une violation de l’asymétrie de la fondation :

[…] it is essential to any object that exists in time that it exists simpliciter iff it exists at a time. But the definition will then give us an equal right to say that the object exists simpliciter in virtue of existing at a time and that it exists at a time in virtue of existing simpliciter[20].

Toutefois, on remarque que Fine parle ici de l’essence d’objets qui existent dans le temps. Or (Dpred) quantifie sur l’essence de faits, pas sur la nature des objets contenus dans ces faits. Autrement dit, puisque les prémisses de l’argument portent sur un objet uniquement, et la conclusion sur le rapport entre certains faits et d’autres faits, l’argument ne semble pas valide. Afin que l’absence de lien logique soit plus claire, voici les deux propositions dont Fine a besoin comme prémisses pour conclure qu’il y a effectivement symétrie d’une relation de fondation entre le fait qu’un objet existe à un temps et le fait qu’il existe simpliciter :

P1. Cela fait partie de la nature du fait que x existe à un temps que si le fait que x existe simpliciter obtient, alors le fait que x existe à un temps obtient.

P2. Cela fait partie de la nature du fait que x existe simpliciter que si le fait que x existe à un temps obtient, alors le fait que x existe simpliciter obtient.

Or, ni (P1) ni (P2) ne résultent de la remarque de Fine sur l’existence d’un objet à un temps et son existence simpliciter. Comme je l’ai dit, son observation concerne les propriétés essentielles d’un objet concret alors que (P1) et (P2) concernent les propriétés essentielles de faits. Et Fine aura bien du mal à trouver du soutien indépendant pour (P1) et (P2). Cela étant dit, l’échec de principes aussi généraux que (P1) et (P2) n’exclut pas qu’une version restreinte de ces principes, par exemple, à propos d’objets existant dans le temps uniquement, soit acceptable. Prenons un exemple particulier :

pi Cela fait partie de la nature du fait que Socrate existe à un temps que : si le fait que Socrate existe simpliciter obtient, alors le fait que Socrate existe à un temps obtient.

pii Cela fait partie de la nature du fait que Socrate existe simpliciter que si le fait que Socrate existe à un temps obtient, alors le fait que Socrate existe simpliciter obtient.

Ces deux propositions constitueraient un contre-exemple à (Dpred). Nous avons établi que la remarque de Fine ne permettait pas de conclure à de telles propositions par un argument valide. Mais il n’en reste pas moins que pi et pii sont plutôt plausibles indépendamment. Je ne compte pas ici développer un argument complet contre pi ou pii. Mais une piste pour défendre (Dpred) consisterait à rejeter pi et à dire que malgré que l’implication qu’elle contient soit vraie et thématiquement liée au fait que Socrate existe à un temps, elle ne fait pas partie de la nature du fait en question.

Mon opposant pourrait à ce stade évoquer un principe très plausible sur lequel baser pi : « […] pour tout x, si ce x existe dans le temps, alors si ce x existe simpliciter, alors ce x existe dans le temps[21]. » Je répondrai simplement que même si le principe en question est indiscutable – et je ne nie pas cela, il n’entraîne nullement pi, qui est nettement plus substantiel, et je vois mal comment il pourrait le motiver. En effet, le « nouveau » principe est simplement une tautologie de la logique propositionnelle « si p alors (si q alors p) », alors que pi est un principe substantiel qui concerne l’essence des faits d’existence. La lectrice pourrait aussi penser que si l’on croit comme moi qu’il en va de la nature du fait que la balle est colorée que si le fait que la balle est rouge obtient alors le fait que la balle est colorée obtient également, on accepte forcément pi. L’idée serait ici que les cas sont similaires et qu’ainsi, le jugement essentialiste devrait également l’être. La différence importante que je souhaite mentionner ici est qu’il y a une connexion de nature entre « être coloré » et « être rouge », puisqu’être coloré c’est essentiellement être « rouge ou vert ou… ». Or, il n’est pas si clair que ce genre de rapport existe entre « exister à un temps » et « exister simpliciter ». Du reste, même si ce genre de lien existait, il s’agirait probablement d’un lien asymétrique, comme dans le cas de « coloré » et de « rouge ». En somme, si l’on pense qu’exister simpliciter revient essentiellement à exister à un temps ou à exister hors du temps ou… , alors l’analogie entre les deux cas ne permettra pas d’obtenir pi, mais seulement pii Je précise toutefois que mon intention ici n’est pas d’éliminer définitivement l’objection qui repose sur pi, mais plutôt de montrer que l’attrait intuitif de pi est sûrement indu, et donc qu’en l’absence de soutien indépendant pour pi, l’objection ne tient pas.

La quatrième objection concerne la quantification existentielle et la manière dont elle est habituellement fondée. La plupart des théoriciens de la fondation pensent que le fait que quelqu’un est un philosophe est fondé, par exemple, dans le fait que Socrate est un philosophe. Par la deuxième clause de (Dpred), cela donne :

P3. La conditionnelle suivante fait partie de la nature du fait que quelqu’un est un philosophe : si le fait que Socrate est un philosophe obtient, alors le fait que quelqu’un est un philosophe obtient.

D’après Fine, cette attribution essentialiste n’est pas légitime :

[…] it does not lie in the nature of the fact that someone is a philosopher that the fact is so grounded given that Socrates is indeed a philosopher. The fact, so to speak, knows nothing of Socrates[22].

Toutefois, il m’est d’avis que l’appel intuitif de l’objection à (Dpred) est plutôt faible. En effet, je vois mal en quoi la connexion essentielle entre un fait et un objet du domaine sur lequel ce fait quantifie serait contre-intuitive. Je comprends tout à fait que Correia se dise « peu impressionné » par l’objection en question. Néanmoins, je pense que la réponse qui suit fera peut-être douter ceux qui partagent l’intuition de Fine à propos du fait que quelqu’un est un philosophe. Prenez par exemple (fiv v fv). Il nous semble tout à fait naturel, étant donné la structure logique de ce fait, de dire que cela fait partie de son essence que si fiv obtient, alors (fiv v fv) obtient également. Or, une manière tout à fait légitime de comprendre la structure logique de la quantification existentielle présente dans le fait que quelqu’un est un philosophe, c’est-à-dire « Ǝx(Fx) », est de l’interpréter comme une grande disjonction contenant tous les objets du domaine (Fa v Fb v…)[23]. Ainsi, je suggère que la nature du fait qui contient le quantificateur existentiel est une grande disjonction de conditionnelles mentionnant un à un les objets du domaine, comme suit :

Si le fait que Socrate est un philosophe obtient, alors le fait que quelqu’un est un philosophe obtient,

Si le fait qu’Obama est un philosophe obtient, alors le fait que quelqu’un est un philosophe obtient,


Une telle conception du fait en question me semble disponible et explique très bien pourquoi le fait que quelqu’un est un philosophe est fondé dans le fait que Socrate est un philosophe. Il y a également une variante de cette objection qui est réglée par un traitement similaire. On dit typiquement que le fait que la balle est colorée est fondé dans le fait que la balle est rouge. Mais, d’après Fine, les faits sur la couleur « ignorent tout » des couleurs particulières. À nouveau, je trouve l’intuition peu mordante, tout particulièrement si l’on comprend la propriété d’être coloré comme une disjonction des différentes couleurs. Je ne vois pas de problème à inclure dans la nature du fait que la balle est colorée :

Si le fait que la balle est rouge obtient, alors le fait que la balle est colorée obtient,

Si le fait que la balle est bleue obtient, alors le fait que la balle est colorée obtient,

...

Les objections « contingentistes »

La classe d’objections que je considérerai dans cette section n’est pas évoquée par Correia. Elle provient du débat sur le rapport entre la fondation et la nécessité. Une conséquence peu surprenante de la définition de la fondation en terme d’essence est la thèse habituellement appelée « nécessitarisme de la fondation » :

Nfon

Si le fait que p est fondé dans qi, qii, …, alors nécessairement[24] (qi, qii, … → p).

En effet, si les rapports de fondation sont issus de la nature des faits, il y a fort à parier que ces rapports tiendront nécessairement. Par conséquent, s’il y a des cas de fondation contingente, ceux-ci constituent ipso facto des contre-exemples directs à (Dpred). Les cas les plus convaincants de fondation contingente sont les généralisations accidentelles[25]. Prenons le fait que le membre le plus grand du département de philosophie de Genève fait moins de deux mètres, que j’abrégerai en f1. Il semble naturel de dire que :

Gacc

f1 est fondé dans les faits individuels fi, fii, … qui concernent la taille respective de chacun des membres du département de philosophie de Genève.

Imaginons maintenant un monde possible, fut-il surprenant, dans lequel Shaquille O’Neal est un membre du département de philosophie de Genève. Les faits individuels fi, fii, … qui fondaient f1 obtiennent dans ce monde, mais f1 n’y obtient pas, car O’Neal mesure deux mètres seize. Il y a donc quelqu’un de plus grand que deux mètres au département, contra f1. Notre définition avec Gacc implique qu’il est dans la nature de f1 que si fi, fii, … obtiennent, alors f1. Or, j’ai montré que ces derniers pouvaient obtenir sans que f1 n’obtienne. Il est aisé de voir que d’innombrables objections du même type peuvent être générées, ce qui rend d’autant plus pressant le besoin d’y répondre. Voici donc une manière dont on peut répondre à l’objection contingentiste : les fondements cités dans Gacc sont tout bonnement incomplets : il s’agit de fondements partiels. La notion de fondation que l’on cherche à définir fournit quant à elle des explications complètes[26]. Ainsi, puisqu’il manque quelque chose aux faits fi, fii, … qui concernent la taille respective de chacun des membres du département de philosophie de Genève pour expliquer pleinement f1, la collection de faits fi, fii, … ne fonde pas f1. La structure de l’argument est assez simple :

Prémisse 1 : Si x fonde y, alors x explique complètement y.
Prémisse 2 : fi, fii, … n’expliquent pas pleinement f1.
Conclusion : fi, fii, … ne fonde pas f1.

On pourrait se montrer sceptique à l’idée selon laquelle Gacc est seulement une explication partielle. De fait, dans les cas d’explication partielle, on échoue typiquement à rendre compte d’une partie de l’explanandum. Supposons que je veuille expliquer le fait que Kit Fine est un philosophe anglais et que je cite le fait que Fine est un philosophe. Il est assez clair que je n’ai donné qu’une explication partielle. Une manière de le voir est de constater que je n’ai pas rendu compte du fait que Fine est Anglais. Pour revenir à Gacc, on pourrait répondre à l’idée qu’il s’agit de fondement partiel qu’il n’y a aucune partie de l’explanandum dont on n’a pas rendu compte. Je pense que cette réponse est naïve, car il y a clairement une partie du contenu informatif de f1 dont on n’a pas rendu compte. Supposons que je demande à un enfant : « Quel est l’enfant le plus grand de ta classe? » et que ce dernier me réponde : « Je mesure un mètre trente, Silvie mesure un mètre trente-trois et Pauline un mètre quarante. » Je serai naturellement amené à lui demander s’il s’agit là de tous les membres de la classe. S’il répond « oui », je disposerai alors d’une explication complète. En somme, et pour reprendre l’exemple qui nous intéresse, la partie dont on n’a pas rendu compte est l’idée ou le fait que les gens listés dans fi, fii, … sont tous les membres du département qu’il y a. Une fois ce fait ajouté aux fondements de f1, l’ajout d’O’Neal à la liste des membres du département, si surprenante soit-il, ne constituera plus un contre-exemple. En effet, une partie des faits qui fondaient f1 n’obtiendront plus, car la liste des membres du département aura changé.

Un problème notoire de cette réponse est qu’elle demande de postuler une quantité massive de faits de totalité, comme le fait qu’untel et untel sont tous les membres du département de philosophie de Genève, le fait qu’a, b et c sont toutes les chaises dans cette salle, le fait qu’ai, aii, … sont tous les atomes qui composent cette chaise, etc. Pire encore, bon nombre de ces faits seront fondamentaux, dans le sens où ils ne seront pas fondés dans d’autres faits. Ces considérations sont particulièrement gênantes si l’on souscrit à un principe similaire au purity principle de Sider[27], qui veut que seules des entités fondamentales soient mentionnées dans les faits fondamentaux[28]. Pour les philosophes qui ont un projet d’ontologie du fondamental, la conséquence selon laquelle des entités telles que le département de philosophie de Genève, certaines chaises ou même une foule de faits généraux à propos des choses qu’il y a dans tel et tel lieux soient des entités fondamentales est particulièrement dévastatrice. Ainsi, la solution des faits de totalité semble mettre en danger le projet même d’ontologie néo-aristotélicienne[29], selon lequel ce qui est important en ontologie n’est pas de déterminer les choses qui existent, mais plutôt de déterminer quelles sont les entités fondamentales de notre monde[30].

Il y a deux parties à ce problème, la première étant que certains faits s’avèrent fondamentaux et viennent gonfler l’ontologie du fondamental. Toutefois, cet aspect ne semble pas concerner les opérationistes qui traitent la fondation comme un opérateur lequel utilise au moins deux phrases pour faire une phrase. Ces derniers ne sont donc pas engagés envers une ontologie des faits. Par contre, il leur reste toujours une quantité de phrases générales inexpliquées, comme « untel et untel sont tous les membres du département de philosophie de Genève », « a, b et c sont toutes les chaises dans cette salle », « ai, aii, … sont tous les atomes qui composent cette chaise. » Ce qui, en admettant un purity principle qui concerne les phrases, implique quand même une partie des conséquences indésirables mentionnées plus haut. En particulier, l’inclusion d’entités comme le département de philosophie dans les entités fondamentales. Je préconise donc de rejeter ce genre de principe, que j’estime par ailleurs[31] trop inclusif. Il y a d’autres manières de dériver une ontologie du fondamental à partir de la fondation. Par exemple, on peut adopter le principe selon lequel, si le fait que x existe est fondé dans le fait qu’y existe, alors y est plus fondamental que x. Un tel principe n’est pas une définition de la notion de fondamentalité, mais il nous permet de savoir quels sont les objets fondamentaux, pourvu que l’on sache quels faits d’existence sont fondés dans quels autres faits d’existence. Ce genre de principe a l’avantage de n’être sensible qu’à une certaine classe de phrases. Typiquement, il ne prendra pas en compte des phrases de la forme « a=a ». Par ailleurs, une fois dérivés les rapports d’« être plus fondamental que », il est aisé d’en obtenir la converse « être moins fondamental que », puis d’obtenir par la négation de ces deux le rapport d’« être aussi fondamental que ». En effet, si x est plus fondamental que y, alors y est moins fondamental que x, et si x n’est ni plus ni moins fondamental que y, alors x est « aussi fondamental que » y et vice-versa. Je n’en dirai pas plus à ce sujet, car il n’est pas dans la portée de cette article de montrer comment la définition de la fondation que j’ai présentée ici permet d’accomplir le projet général d’une ontologie du fondamental. L’objet de ce dernier passage était seulement de montrer qu’il y a des alternatives disponibles au modèle sideréen et que, du coup, la solution au « contingentisme » peut éviter certaines conséquences négatives.

Par ailleurs, j’aimerais préciser que j’ai développé mes arguments en faveur d’une définition qui présente la fondation comme un prédicat, cela, principalement pour des raisons de clarté. Une version analogue de cette définition exploitant un opérateur permet d’y répondre aussi bien, quoiqu’un peu différemment. Une telle définition ressemblerait à :

Sop

p parce que pi, pii, …

ssi (déf.)

i) pi & pii & …, et

ii) La conditionnelle suivante fait partie de ce que cela fait qu’il soit le cas que p: si pi & pii & … , alors p.

Pour des raisons de simplicité et de clarté, j’ai adopté la notation des faits et le langage prédicationiste. C’est du reste aussi le cas de Fine dans son « Guide to Ground » qui exploite les faits pour simplifier l’exposition, bien qu’il soit officiellement opérationiste. C’est une curiosité à noter qu’à ce jour, la plupart des théoriciens qui pensent que la fondation doit in fine être exprimée à l’aide d’un opérateur utilisent quand même l’approche prédicationnelle à des fins d’exposition.

Conclusion

J’espère avoir montré que l’orthodoxie selon laquelle la notion de fondation doit être adoptée comme primitive et ne peut être définie est une erreur. On peut répondre de manière concluante à toutes les objections à (Dpred) avancées par Kit Fine. Par ailleurs, j’ai mobilisé de nouvelles objections provenant du débat sur le nécessitarisme à propos de la fondation, après quoi j’ai proposé des solutions à ces nouvelles objections qui permettent de garder la définition intacte. Il en résulte que les rapports entre fondation et essence sont peut-être bien plus étroits que Fine ne le pense et que la notion de fondation n’est, après tout, pas primitive.

Au-delà d’une compréhension plus claire des rapports entre fondation et essence, (Dpred) est un outil idéal de parcimonie conceptuelle. Plutôt que deux concepts primitifs, pour ceux qui adoptaient l’essence et la fondation dans leur théorie, il n’en faut plus qu’un. En outre, cela peut également convaincre ceux qui voyaient dans la fondation une relation obscure qu’elle peut être comprise, pourvu qu’on ne soit pas également sceptique à propos de la notion d’essence.